Ou suis je ?
Interview : Ariane Moffat

De passage en France, la Québécoise Ariane Moffatt vient défendre son nouvel et troisième album, Tous les sens, tout juste sorti chez nous, et déjà disque d'or dans son pays d'origine. L'occasion d'aller rencontrer la chanteuse dans les locaux de sa maison de disques, Sony, pour évoquer son parcours et le contenu de ce nouvel opus. Comment as-tu abordé l'écriture de ce nouvel album ? Tout ce que je savais c'est que je voulais faire un album pêchu avec un angle lumineux, différent de mes précédents disques. Avant, j'avais appris à composer beaucoup avec mes spleens et un coté un peu sombre (rires). Enfin, j'utilisais beaucoup ce genre de sentiments pour créer. Et comme je ne suis pas déprimée de nature, j'avais besoin, sur ce nouvel album, de montrer que je pouvais puiser dans l'amour, la sensualité, le désir, des choses dans lesquelles on ne va pas toujours chercher parce qu'on pense que c'est trop léger, trop futile, trop éphémère. Et puis, j'ai essayé aussi de garder une certaine douceur et de poésie. Quelle a été ta démarche pour construire ces ambiances ? Pour faire ça, il ne fallait pas trop se prendre la tête, se laisser aller. Je n'avais pas envie de faire un album sur deux ans. Celui là, je l'ai écrit et enregistré en un an, cela a été assez vite. Je l'ai réalisé avec mon meilleur ami et co-réalisateur, Jean-Phi Goncalves. L'ambiance était superbe. Comment es-tu parvenue à mélanger la chanson et l'électro dans ce nouvel album ? En ce moment, je tripe sur le trip-hop, j'adore l'électro présente dans la chanson mais pas d'une façon technique, c'est-à-dire pas en appuyant simplement sur un bouton pour stopper la musique. C'est énormément de travail de faire respirer en live la présence de l'électro. J'ai l'impression qu'on est, moi et mes musiciens, quand même dans la spontanéité car, on travaille avec des programmes. L'électro est maniable, on change les sections, etc. Cela a toujours été mon but : faire rencontrer le piano avec des textures plus contemporaines, plus modernes, avec l'électro. Ce n'est pas la solution la plus simple. Cela vient peut-être de mon coté insatiable qui fait que quand je fais un disque, j'ai envie de mettre toute la musique que je crée dedans. Je suis très exigeante. Tu as collaboré avec Yael Naim sur deux titres. Comment l'as-tu rencontré ? On s'est rencontrés à Paris, à la Maison de la radio lors de la semaine de la Francophonie, en 2003. Il y a avait un piano dans la pièce de la radio et elle a commencé à jouer. Puis, par MySpace, on s'est retrouvé. Quand je suis revenue en France pour défendre l'album Le Coeur de la tête, on a dîné ensemble et on s'est mis à jouer des chansons. Elle était en train de faire son projet en hébreu. Sur mon album, je lui ai proposé de faire deux inédits car j'étais en France pendant deux mois à ce moment-là. Pour moi, cette collaboration sur le disque est très symbolique. Je suis contente. De quoi t'es-tu inspirée dans tes nouveaux textes ? C'est assez personnel. Parfois je me lance dans des scénarios avec des personnages, mais ils sont surtout inspirés par moi. J'ai du mal à croire les gens qui disent que leurs textes ne sont jamais personnels, car quand tu écris, tu le fais avec ton corps, ton àme. Mais, il m'est parfois arrivé d'avoir des complexes à dire que ce que j'écrivais était autobiographique. J'ai eu une certaine pudeur, une impression de subir certaines chansons, d'en être victime. Mais je pense que c'est le but des artistes finalement : notre fragilité, notre sensibilité doivent être mises en valeur. Mes complexes sont partis, peut-être parce que j'ai réussi à faire quelque chose qui me protégeait un peu plus. J'étais en confiance dans mon équipe sur cet album. Comment composes-tu en général ? J'ai un petit local de musique avec tout un tas d'instruments et mon ordinateur. J'écris des chansons principalement au Rhodes (piano). Sur l'album Tous les sens, Jean-Phi, mon co-réalisateur, a apporté beaucoup d'éléments. Je me suis complètement abandonnée avec lui. Sur scène, tu bouges beaucoup. Es-tu quelqu'un de dynamique dans la vie ? Je fais de la plongée, du snowboard, etc, je suis assez dans les sports extrêmes. Je recherche beaucoup d'émotions fortes. La musique te propose cela. Plonger dans la musique, c'est quelque chose qui m'allume, dont j'ai besoin, comme une plante a besoin d'eau. Pour moi, ce nouvel album est plus facile à porter car il s'inscrit justement dans des émotions qui sont plus douces, plus confortables, dans le sens où je dis des choses moins lourdes, moins négatives. Existe-t-il une autre scène québécoise en vue qui se démarque de celle des artistes à voix de ce pays ? Oui bien sûr ! Coeur de Pirate, Pierre Lapointe, etc. Toute cette nouvelle chanson qui apparaît existe en fait depuis un moment. On se supporte beaucoup et je sens qu'il y a comme un intérêt de la France pour cette scène. On ne dit plus justement qu'il n'y a que des chanteuses à voix. C'est favorable car cela donne de bons échanges. Qu'est ce que cela te fait de venir en France ? Pour l'instant, j'ai l'impression que je suis encore au stade "test", car les gens me connaissent moins qu'au Québec. Ici, je colle un peu ma carte de visite avec le single Je veux tout. Comme je suis Québécoise, il y a peut être un peu de suspicion, de méfiance, je le vois bien. Mais j'ai juste envie de faire de la scène ici, de rencontrer les gens finalement ! J'ai toujours eu l'impression qu'il fallait dépasser le barbelé des médias pour arriver à la terre promise qu'est le public. Je me rends compte que c'est un passage obligé ; c'est normal, étant donné les milliers de projets artistiques qui sortent tout le temps ; c'est dur de se démarquer. Le défi pour moi en France, c'est de conquérir des salles plus grandes, élargir mes expériences. L'ivresse d'être sur scène et d'être devant un public, c'est quelque-chose qui te tient, qui te donne toujours envie de travailler. Trois albums à trente ans, c'est pas mal non ? Es-tu une accro de la composition ? Oui, c'est vrai, mais je ne suis pas le genre de fille qui possède quarante mille chansons dans ses tiroirs. Déjà, j'ai écrit le premier single pour Amandine Bourgeois. Je n'avais jamais vraiment écrit pour quelqu'un d'autre avant. Mais, quand je décide de me mettre à faire des chansons, je m'y mets à fond. Dans la musique, il ne faut pas attendre que tout arrive, donc il faut déployer de l'énergie, c'est vrai. Ce qui est sûr, c'est que je préfère vraiment être dans un environnement créatif que dans un environnement de promotion. Surtout qu'en France, j'ai l'impression que l'image est bien plus importante que chez moi. On accorde beaucoup d'importance au contenant, presque davantage qu'au contenu finalement. Enfin, c'est parfois mon sentiment. Propos recueillis par Emeline Marceau
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